Manon Bejuit
Biographie
Des films de famille aux vieux caméscopes, elle explore les histoires que les choses transportent et comment les faire durer, encore un peu.
Projet de résidence
Depuis plusieurs années, je travaille à partir d’images que je collecte : films de famille, vidéos tournées avec différents caméscopes, images de loisirs ou de vacances. Je les assemble, les déplace, les confronte. Les différentes caméras sont pour moi comme des pinceaux : chacune produit une matière, une lumière, une couleur et une manière de regarder qui lui sont propres.
À Rocabella, je filmerai avec mes différentes caméras, mais je prendrai aussi le temps d’écrire, de noter, d’observer et de collecter des sensations liées au lieu. Ces matériaux nourriront directement mon travail de peinture.
Le large m’intéresse parce qu’il est à la fois un espace réel et une surface de projection. On peut le voir, le percevoir et l’imaginer en même temps. Je prends la mer avec les yeux. L’horizon ouvre un espace où peuvent se projeter des souvenirs, des histoires, des images, mais aussi tout ce qui pourrait se trouver au-delà.
Rocabella m’intéresse justement pour cette position : éprouver le large, les fesses posées sur le rivage. Je cherche des situations qui imposent au regard certaines conditions et qui, précisément à cause de ces contraintes, produisent des images ou des associations que je ne pourrais pas produire ailleurs. Ces images deviendront directement la matière de mon travail de peinture dans l’atelier.
Dans l’atelier, la projection devient un support de travail pictural : elle permet de faire apparaître les glissements entre flux et pause, que la peinture vient ensuite retenir, déplacer ou effacer.
Pour moi, la peinture n’est pas une image arrêtée. Elle offre un temps de pause. Elle résiste au flux. Elle oblige le regard à circuler autrement, à se balader, à revenir, à hésiter. Il ne s’agira pas de peindre une image filmée, mais de la déplacer dans la peinture, en travaillant la répétition, la superposition, l’intervalle, les variations de lumière et de couleurs ainsi que les écarts qui apparaissent d’une image à l’autre.
Je pense que la peinture peut, à son tour, produire cette suspension du regard que j’ai éprouvée devant la VHS mise sur pause. Certains endroits résistent à la picturalité quand d’autres cèdent complètement. On glisse entre la figuration et l’abstraction de manière spontanée et intuitive. Parfois, la matière peut prendre l’ascendant sur la représentation. Cette résidence représente pour moi un temps de recherche autant qu’un temps de création. Un temps où il devient possible de ralentir suffisamment pour observer ce qui apparaît lorsque les images — et peut-être aussi notre regard — prennent, elles aussi, quelques vacances.
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